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A - Activité
Fondé en 1923, l'orchestre Straram venait
concurrencer les quatre grandes formations parisiennes :
1 - L'orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire qui se produisait
tous les dimanches à 15 heures salle de l'ancien Conservatoire, puis la nouvelle
Salle Pleyel (1927) dirigé par Philippe Gaubert.
2 - L'orchestre Lamoureux qui se produisait les samedis et dimanches
après-midi Salle Gaveau. Camille Chevillard,
gendre de Charles Lamoureux meurt en 1923 et est alors remplacé par Paul Paray.
3 - L'orchestre Colonne qui se produisait au Théâtre du Châtelet les samedis et
dimanches après-midi. Gabriel Pierné en sera le président-chef titulaire
jusqu'en 1934.
4 - L'orchestre Pasdeloup qui se produisait au Trocadéro, au Théâtre
Mogador,au Théâtre de l'Opéra ou, enfin, au
Théâtre des Champs-Elysées les samedis et dimanches après-midi était
régulièrement dirigé par Rhené-Bâton jusqu'en 1932.
Il faut ajouter les efforts de Jacques
Rouché comme directeur du Théâtre national de l'Opéra de Paris
(1914-1939) puis comme administrateur de la Réunion des théâtres lyriques
nationaux (1939-1945). Il a fait connaître un grand nombre d'ouvrages lyriques
ou chorégraphiques de ses contemporains. Il accueille Straram à l'Opéra le 22
novembre 1928 pour accompagner les ballets d'Ida Rubinstein avec la création du
Boléro de Ravel.
On voit que la vie symphonique parisienne était riche pour une ville qui
comptait alors environ trois millions d'habitants quand Straram fonda sa propre
formation. Il devait lui-même être concurrencé par l'activité d'autres
formations actives mais éphémères comme les
Concerts Koussevitzky à l'Opéra (1921-1928), l'Orchestre Symphonique de
Paris fondé par Pierre Monteux (19 octobre 1928-1938) installé dans la nouvelle salle Pleyel (1927) administrée par Gustave
Lyon puis au TCE après l'incendie de celle-ci, les
concerts Marius-François Gaillard (1928...), les
Concerts Siohan (1929-1936)
au Théâtre Sarah-Bernhardt , les concerts
Gaston Poulet
(1929-1935)... Pour la saison 1927-1928, le
Courrier musical du 15 juillet 1928 relève 267 concerts
symphoniques, 223 récitals de piano,193 concerts de musique de chambre, 115
récitals de mélodies, 102 concerts d'orchestre avec chœur...
Les formations parisiennes avaient un statut d'association
gérée par un comité et les musiciens étaient intéressés aux recettes ce qui engendrait une
programmation sans risque et plutôt routinière. En revanche, Straram dégagé du souci de rentabilité
du fait de l'argent de Madame Ganna Walska, pouvait se permettre de sortir du
répertoire courant et mettre son talent et celui de ses musiciens au service
des compositeurs contemporains. Il n'avait le souci ni du nombre de
répétitions ni de la durée de celles-ci tant les cachets faisaient taire toute
réclamation. J'ajouterai qu'il eut l'heureuse initiative de sortir des
sacro-saints concerts du week-end pour organiser ses concerts les jeudis
soirs... bonne idée à une époque où les parisiens commençaient à goûter la
campagne en fin de semaine.
Voici ce qu'écrit le chef d'orchestre Piero Coppola
[1] :
"Cet orchestre avait été soigneusement formé par Walther Straram qui, après les
concerts de Mme Nielka et de moi-même, avait repris la même idée et donnait
régulièrement au printemps une série de dix concerts, le jeudi soir. M. Straram
était un excellent musicien qui aimait indéniablement son art. Tard venu à la
direction d'orchestres, il avait intelligemment compris qu'il devait s'assurer
un ensemble de musiciens hors ligne. Il les choisit un à un dans les quatre
associations symphoniques parisiennes, et même dans l'orchestre du Théâtre de
l'Opéra, et il les fit travailler, sans se soucier du nombre, ni de la durée des
répétitions, pouvant disposer d'un budget largement alimenté par une riche
mécène américaine. Il eut le bon goût de ne pas s'attacher aux morceaux du
répertoire courant et d'un succès facile ; il s'employait au contraire à faire
connaître des œuvres rarement jouées dans les associations officielles, et
donnait de nombreuses premières auditions. Je suis reconnaissant à sa mémoire
parce qu'il a bien voulu diriger ma Symphonie en la, à laquelle il voua
ses meilleurs soins. Cet orchestre Straram devint donc très coté chez les
mélomanes parisiens, et à juste titre. Nous rappellerons plus tard que ce fut
l'orchestre choisi par Toscanini pour ses concerts à Paris, à partir de 1932."
A la suite du rachat par Harold McCormick (1922) du Théâtre des Champs-Elysées (TCE)
fondé par Gabriel Astruc [2] et dirigé alors par
Jacques Hébertot, Straram constitua donc en 1923, sa propre
formation composé des meilleurs instrumentistes de Paris (voir infra). Straram n'hésitait
pas à céder sa baguette en mettant son
orchestre à la disposition des compositeurs pour diriger leurs œuvres comme
Stravinsky qui, en février 1928, dirige pour la première fois son Sacre
du printemps et qui
dans la foulée l'enregistre avec... l'Orchestre Symphonique de Paris
[3]. De même, dans les mois qui suivent, Falla et
Honegger sont invités à diriger des programmes entièrement consacrés à leurs
œuvres, et Richard Strauss en octobre 1930. Le programme de ces
concerts montrent l'intense activité de l'orchestre Straram en faveur de la musique
du temps. La
correspondance du maestro montre qu'il fut alors sollicité par de très nombreux
compositeurs non seulement français mais aussi étrangers pour créer leurs
œuvres. Straram avait pour
principe de donner au moins une création par programme comme le montre
les huit Saisons de 12 puis 16 concerts qu'il
donna de 1926 à 1933 au Théâtre des Champs-Elysées, saisons qui
remportèrent un très vif succès. Dans L'Excelsior du 19 janvier 1926,
Emile Vuillermoz s'émerveille : "Pour obtenir le meilleur orchestre, il faut
cueillir la fleur de nos quatre beaux orchestres dominicaux afin d'en constituer
une sorte de super orchestre hors concours. C'est ce qu'avait tenté Serge
Koussevitzky, c'est ce que vient de réaliser magnifiquement Walther Straram.
Paris possède désormais les éléments constitutifs du meilleur orchestre du
monde". Toutefois, ce succès ne fut pas du goût de certains confrères de
Straram, si l'on s'en rapporte à l'article de L'Impartial français, Sixte
Quinte, du 25 janvier 1926 . Philippe Gaubert, Paul Paray, D.-E.
Inghelbrecht étaient semble-t-il de ceux-là : "Gaubert ! Gaubert ! vous
êtes un excellent chef d'orchestre mais vous avez tort de faire des
proclamations à trop haute voix lorsque vous prenez un bock, le soir, au
Critérion? Taisez-vous ! des oreilles amies vous ont entendu, elles ont appris
ainsi que les concerts Straram avaient el don de vous irriter, vous et quelques
un de vos chers collègues. Vous ne pardonnez pas à ce remarquable musicien qu'il
ait eu la chance de pouvoir organiser le jeudi soir des concerts symphoniques
réunissant dans un orchestre les meilleurs solistes de Paris. Il possède une
phalange incomparable qui fait le plus grand honneur à la France et qui honore
en même temps les orchestres dont vous et vos amis êtes les chefs. Dans ces
conditions, pourquoi lui faites-vous grise mine ? parce qu'il prépare ses
concerts plus confortablement que vous ? Parce qu'il répète plus souvent ?...
Allons, ayez de l'élégance. On sait bien que si vous avez trop peu de
répétitions, c'est parce que les temps sont durs et qu'il faut faire des
économies. On ne vous reproche pas votre pauvreté. mais, de grâce, quand le
destin veut bien nous faire quelques libéralités, ne maudissez pas les dieux des
présents qu'ils nous envoient. Lorsque les intérêts de la musique entrent en
lutte avec ceux des musiciens, je vous avoue que je uis toujours disposé à
déclarer que c'est la musique qui a raison."
On jugera du travail extraordinaire accompli par l'orchestre en
parcourant les programmes et le nombre incroyable de premières auditions y compris les
plus avancées comme celles des Viennois : Schoenberg,
Berg Webern. Suivant la voie ouverte par son ami André
Caplet, Straram
inscrira en effet à ses programmes la
Kammerkonzert de Berg, la Passacaille op. 1 de Webern, les
Cinq Pièces op. 10 de Webern etc. C'est également à la tête de cette
formation que Stravinsky dirigera son premier enregistrement du
Sacre du printemps (1929) et de la Symphonie de psaumes
(1931). Parmi de très nombreuses créations, Straram dirige
celle du Boléro de
Ravel
à l'Opéra le 22 novembre 1928 et obtiendra le 1er Prix de l'histoire du
disque avec son enregistrement [3] du Prélude à l'après-midi d'un faune
de Debussy en 1931. Car l'intérêt de la firme Columbia pour
enregistrer la formation de Straram prouve à quel point celle-ci était reconnue
par le milieu musical. La discographie
nous donne un vibrant témoignage de l'orchestre qui sonne avec une clarté toute
française et un style épuré résolument moderne.
Toscanini viendra diriger à
plusieurs reprises l'Orchestre Straram (12, 17, 18 octobre 1933, concerts-hommage
en mai-juin et novembre 1934, décembre 1936). A la suite d'une série de
14 concerts, Toscanini
écrit le 22 novembre 1934 : "N'oubliez pas, je vous en supplie de dire
que j'ai trouvé en France un des orchestres les plus homogènes, les plus
parfaits, les plus prestigieux que j'ai jamais eu l'occasion de diriger.
L'orchestre que Walther Straram, ce magnifique animateur, a patiemment
formé à Paris avec des éléments de premier ordre, est tout simplement
devenu la plus extraordinaire ressource pour un chef d'orchestre
international. Mon rêve serait de faire trois fois le tour du monde avec
cet orchestre français."
L'Orchestre cessa toute activité après 1934. Dans une
lettre du 10 décembre 1934,
Pierre Monteux sollicité par Einrich déclinait l'offre de reprendre l'Orchestre de Straram.
Marcel Moyse, pour sa part, recommandait Eugène Bigot pour reprendre la
succession. Le départ de Walska et, surtout, la création de l'Orchestre National
(janvier 1934) par le ministre des PTT Jean Mistler, découragèrent Einrich
Straram de poursuivre ses recherches. Sous-sociétaire d'Etat aux Beaux-Arts en
1932, Jean Mistler avait songé à Walther Straram pour prendre la direction d'un
orchestre radiophonique. Recrutés en février, les 80 musiciens de l'O.N. furent
placés sous la direction de Désiré-Emile Inghelbrecht. Ils jouissaient d'un
nouveau statut social imposant l'exclusivité en compensation d'un contrat
indéterminé. L'Orchestre National donnera son premier concert le 13 mars 1934.
Les 19 et 26 novembre 1935, Toscanini accepta de diriger l'Orchestre National à
l'Opéra de Paris car on lui avait promis qu'il y retrouverait les musiciens de
l'Orchestre Straram. Ce ne fut vrai qu'en partie, bien sûr, et il aura fallu que
tous les musiciens de l'O.N. se montrent à la hauteur pour que l'autoritaire
chef italien n'annule pas ces deux concerts. J'ajouterai qu'un certain nombre
d'instrumentistes (Merckel, Laskine...) issus de l'Orchestre Straram ne
supportèrent pas l'exclusivité (et l'anonymat) imposée par les statuts de l'O.N.
et reprirent leur liberté.
[1] Dans ses souvenirs Dix-sept ans de
musique à Paris 1922-1939, éditions Zurfluh 1944, rééd.1947 p. 84-85 puis
réimpr Alain Pâris (Paris et Genève, 1982). Par
ailleurs, Coppola était directeur artistique de la Compagnie française du
Gramophone "La Voix de son Maître". A la tête de différents
orchestres, il enregistra près de cinq cents 78 tours dont les premières
versions du Boléro de Ravel ou de Pacific 231 de Honegger. L'éditeur LYS a repris
en plusieurs CD's ses enregistrements. Le Concerto n° 3 de Prokofiev avec le compositeur au piano
est disponible chez Naxos, à bas prix.
Il donnera de très nombreuses créations notamment de musiciens français. Ses souvenirs sont précieux pour la vie
musicale à Paris au moment de l'activité de Straram.
[2] D'après la correspondance, Astruc, directeur
du théâtre depuis son ouverture en 1913, est resté
vice-président à titre honorifique dans le cadre du conseil d'administration
mais les relations avec Mme Walska ont rapidement été tendues. En revanche,
Astruc a toujours gardé son admiration à Straram. Il écrivait à son fils Enrich le 26
novembre 1933 : "Vous savez l'admiration que j'avais pour le grand artiste
qu'était votre père. Vous savez aussi que j'avais pris part à l'organisation de
ses premiers concerts au Théâtre des Champs-Elysées. Nous nous connaissions de
près de 40 ans ! Je l'ai vu naître à la renommée et devenir par son travail
opiniâtre le maître incontesté qu'il était hier encore"... Dans ses souvenirs,
Gabriel Astruc (1864-1938) ne site pas une seule fois Walther Straram.
ASTRUC Gabriel, Le Pavillon des fantômes, Pierre Belfond, Paris, 1987.
[3] Cet orchestre, fondé en 1928 par la Princesse de
Polignac et Gabrielle Chanel, était composé de nombreux instrumentistes
jouant également avec Straram.
| ...Passons des compositions musicales à certaines particularités de l'organisation de la vie musicale parisienne, et remarquons le fonctionnement tout à fait anormal des orchestres symphoniques. Ils sont nombreux à Paris, trop nombreux même, mais leur travail est conduit sans aucun plan d'ensemble. Ils sont tous des entreprises privées qui se concurrencent et s'empêchent de vivre. Certains orchestres sont créés grâce aux fonds donnés par quelques particuliers, d'autres constituent des sortes d'orchestres indépendants qui fonctionnent à leurs risques et périls et partagent les bénéfices entre les musiciens. Ces derniers doivent lutter contre les grands orchestres organisés par des particuliers et disposant d'importants moyens matériels. Parfois, un orchestre indépendant devient l'adversaire d'un orchestre de même catégorie. Le dimanche, par exemple, les salles ne sont jamais pleines. Une mauvaise salle perturbe le budget des orchestres et les empêche de faire un nombre suffisant de répétitions... sans parler du salaire "de misère" dont doivent se contenter la plupart des musiciens d'orchestre. Et, à Paris, ces musiciens sont le plus souvent de haute valeur et peuvent se débrouiller avec n'importe quelle partition moderne. Serge Prokofiev "Profil de la vie musicale parisienne (1931-1932)", Cité par SAMUEL Claude, Prokofiev, Solfèges, Ed. du Seuil, 1960 p. 167 |
B-
LES INSTRUMENTISTES
A une époque où les instrumentistes couraient le cachet dans les formations les
plus diverses (y compris la chanson, le music-hall voire le cirque), Straram
avait réussi à s'entourer de fidèles instrumentistes reconnus comme les meilleurs de la
capitale. Ils étaient recrutés au sein des formations symphoniques (Pasdeloup,
Lamoureux, Colonne...) et attirés par les hauts cachets proposés par
l'administration des Concerts Straram. "Le nombre des musiciens engagés pour ces
séances, précise le rédacteur de l'Encyclopédie Lavignac (voir
bibliographie) est, en principe, de
quatre-vingts à quatre-vingt-cinq et quelquefois davantage, suivant l'importance
des œuvres interprétées. Quelquefois aussi, il se restreint à vingt-cinq ou
quarante, lorsqu'il s'agit de compositions écrites pour orchestre réduit."
On remarquera la présence de Lily Laskine à la harpe, pratiquement la seule
femme de l'orchestre, comme c'est le cas à l'époque dans toutes les associations
parisiennes. Lily Laskine appréciait Straram "cet homme qui choisissait ses
musiciens avec le soin d'un amateur de fleurs rares". Pour sa part,
Roland-Manuel admirait le discernement de Straram : "Son oreille - la plus
intelligente et la plus fine du monde - lui faisait discerner par delà les
vertus propres d'un chanteur ou d'un instrumentiste, les secrètes affinités qui
le destinaient à s'appareiller avec tel ou tel autre. C'est cette oreille qui a
choisi, musicien par musicien, pupitre par pupitre, les éléments d'un orchestre
sans doute unique au monde. C'est cette oreille qui a obtenu, après de
minutieuses répétitions, ces exécutions inoubliables où la même perfection du
travail effaçait les traces de l'effort des concertistes et de leur chef."
Leurs noms figurent sur tous les programmes à partir du 3ème concert de la
saison 1926 (4 février). Bien sûr, les pupitres ont connu quelques mouvements
internes. Toutefois, les postes clés des principaux solistes ont peu changé.
Straram n'hésitait d'ailleurs pas à les mettre en valeur en les programmant
comme solistes dans les œuvres concertantes tant baroques (Bach surtout) que
contemporaines.
Violons I : de 14 16 violonistes. Marcel Darrieux a
toujours occupé le rang de 1er violon. C'était une figure de la scène musicale
parisienne ayant créé le 18 octobre 1923 le Premier Concerto pour violon
de Prokofiev à l'Opéra de Paris sous la direction de Serge Koussevitzky. On possède des disques de lui jouant un arrangement de la Rêverie
de Schumann ou encore la Sérénade pour flûte, violon et alto op. 25 de
Beethoven avec ses amis Marcel Moyse et Pierre Pasquier (alto) en 1931,
également membres de l'Orchestre Straram. Il était également titulaire chez
Colonne. On peut l'écouter dans Giration de Gabriel Pierné enregistré
le 1/12/1934 avec notamment Gustave Dhorin également au premier pupitre
de basson chez Straram. On peut l'entendre enfin dans le Concerto pour
clavecin de Falla (avec le compositeur au clavecin, les 2 et 7 juin 1930)
avec Marcel Moyse (flûte) , Georges Bonneau (hautbois), Emile
Godeau (clarinette), Auguste Cruque (violoncelle) tous jouant
également pour Straram. Straram a confié à Darrieux une place de soliste dans de
très nombreux concerts. Parmi les premier violons, on distingue aussi Henry
Merckel, créateur de la Rapsodie concertante dans de Golestan le 8
mars 1928, de Burlesque de Jean Rivier le 13 mars 1930 et du
Concerto pour violon de Robert Casadesus le 13 avril 1933. Parmi les
Violons I, on trouve également Jean Pasquier qui jouera avec son frère le
violoncelliste Etienne Pasquier le Double Concerto de Brahms le 11
février 1932. L'orchestre Straram comptait donc parmi ses pupitres les deux
frères Pasquier : Jean au violon, Pierre à l'alto. Le grand violoniste
Zino Francescatti s'est
glissé au 3ème pupitre des seconds violons sous le nom de "Francès" pour la
saison 1928 et au dernier pupitre des premiers violons pour la saison
1929. A cette période, il enseignait à l'Ecole Normale de Musique de Paris
mais avait entamé une carrière de soliste dès 1925. Dans une lettre de décembre
1925, il écrit à Straram : "Je suis navré de ne pouvoir faire les deux premiers
concerts. Je joue à Lyon le 16 et le 24 à Nancy"... Il est étrange que Straram
ne l'est pas programmé comme soliste...
Violons II : 14 à 12 violonistes avec comme chef de pupitre ?
Tavernier.
Altos : 12 à 10 altistes avec Maurice Vieux comme chef de
pupitre. Maurice Vieux (1884-1951) a beaucoup contribué à la reconnaissance de
son instrument. Il occupera la place d'alto à l'opéra de Paris 42 ans (1907 à
1949). Il sera également alto solo chez Pasdeloup, Colonne, à la Société des
Concerts du Conservatoire. Il enseignera son instrument au Conservatoire à
partir de 1918, formant une pléiade d'altistes. Il pratiquera également la
musique de chambre (Quatuor Firmin Touche, Parent). Il joue la Suite pour
alto et orchestre d' Ernest Bloch le 10 mai 1928, Harold en Italie
de Berlioz le 17 avril 1930 et créée le Concerto pour alto d'Hindemith de
Milhaud, le 30 avril 1931. Dans le pupitre, on relève
également la présence régulière de Pierre Pasquier, fondateur du trio
Pasquier avec ses frères Jean et Etienne. Il n'était pas seulement célèbre comme
altiste mais passait aussi pour un habile caricaturiste. Sacha Guitry disait de
lui : "Il y a le violon d'Ingres, il y a le crayon de Pasquier". Ses dessins ont
été édités en 2004 au Editions de Paris Max Chaleil sous le titre La Grande
parade de Pierre Pasquier. Pierre Pasquier est le père de Bruno (violon) et
Régis Pasquier (violon).
Violoncelles : 8 violoncellistes avec comme violoncelle solo Auguste Cruque déjà rencontré comme partenaire de Marcel Darrieux.
Violoncelliste brillant également que l'on peut entendre aujourd'hui non
seulement dans le Concerto pour clavecin de Falla cité plus haut mais aussi aux
côtés de la soprano Madeleine Grey et du flûtiste Marcel Moyse dans
les Chansons madécasses de Ravel enregistrées en 1926.
Dans le même pupitre Marcel Frécheville, soliste au concert du 24
mars 1927 et le 12 mars 1931 dans Don Quichotte de Strauss.
Contrebasses : 6 contrebassistes. Chef de pupitre : M.
Boussagol éminent professeur qui format entre autres de Maurice Leblan,
Jean-Marc Rollez et François Rabbath. Il participait les 6 et 7 mai 1932 à l'enregistrement
de la suite de L'Histoire du Soldat de Stravinsky
[1] sous la
direction du compositeur avec ses collègues de l'orchestre Straram : Marcel
Darrieux, violon ; Émile Godeau, Emile ; Gustave Dhérin,
basson ; Eugène Foveau, trompette; Raphaël Delbos, trombone;
Jean-Paul Morel, Jean-Paul, percussions.
Flûte : Le grand Marcel Moyse (1889-1984) assure ici
tous les solos ayant travaillé chez Pasdeloup, à la Sté des Concerts du
Conservatoire, à l'Opéra-comique (1913-1938) et ayant formé un nombre
incalculable de flûtistes en France comme à l'étranger. Il a joué très
régulièrement avec Straram de 1922 à 1933. L'éditeur Pearl lui a consacré un CD. On
peut l'écouter et le voir
ici dans l'entr'acte de Carmen ou
là dans
le Concerto pour flûte de Jacques Ibert. Il avait des rapports privés
d'amitié avec Straram. Après la mort de celui-ci, et à la dissolution de
l'orchestre, Moyse pense que "Monteux n'est pas le seul sauveur possible" et
avance le nom d'Eugène Bigot. Autres membres réguliers du
pupitre : Manouvrier, Boo, Bauduin
Hautbois : un pupitre qui voit passer Louis
Bleuzet
(1874-1941), soliste de l'Opéra de Paris et professeur au Conservatoire,
Georges Bonneau soliste dans le Concerto grosso de Haendel le
27 février 1930 ou la Pièce en si bémol de Henri Busser le 29 janvier
1931, Baudo, Bassot mais toujours avec le fidèle
Gobert au cor anglais.
Clarinette : Emile Godeau, fidèle au premier pupitre
avec Voisine et Pigassou à la clarinette
basse.
Basson : Gustave Dherin (1887-1964) professeur au
Conservatoire de 1934 à 1957, Fernand Oubradous (1903-1986) futur chef à
son tour des concerts Oubradous, Bourgain au contrebasson.
Cor : Édouard Vuillermoz, (1869-1939) célèbre
professeur au Conservatoire et père de Jean
Vuillermoz
(1906-1940) également compositeur dont il sera donné
en création le Triptyque (14 mai 1931) et de Louis Vuillermoz qui sera corniste à l'Opéra Comique ; Edouard a créé le
Poème pour cor de Koechlin le 24 mars 1927 (aucun lien de
parenté avec le musicographe Émile Vuillermoz). A ses côtés, Hodin,
Morin, Delgrange.
Trompette : Marc Vignal (à ne pas confondre avec l'éminent spécialiste de
Haydn !) premier pupitre de la Sté des Concerts du Conservatoire. Il jouait aux côtés de Voisin, Meriguet, Carrière,
Trombone : André Lafosse (1890-1975) professeur au
Conservatoire (1948-1960) célèbre pour sa méthode de trombone ; Il joua
Pulcinella sous la direction de Stravinski et fonda un Octuor à vent avec
son collègue de pupitre Raphael Delbos, Lauga
Tuba : Appaire,
Timbales : Larruel puis Jean-Paul Morel.
Batterie : Perret,
Arnoult, Tourte
Harpe : L'indispensable Lily Laskine (1893-1988). Le
grand nombre de sites qui lui sont consacrés suffit à montrer sa notoriété.
Pour tout savoir, consulter le site de l'Association
des Amis de Lily Laskine. À ses côtés Germaine Inghelbrecht,
la femme du chef d'orchestre.
Piano, Célesta : Maurice Faure donne en première audition
le Divertissement de Jacques Larmanjat le 7 avril 1927. Il tenait le piano à la
première audition de Petrouchka de Stravinsky aux Concerts du
Conservatoire sous la direction de Philippe Gaubert, le 26 octobre 1924. Il lui
arrivait de tenir l'orgue comme le 14 avril et 19 mai 1927, salle Gaveau pour le
Psaume XLVII de Schmitt ou encore dans la Symphonie n° 3 de Saint-Saëns
le 30 janvier 1930 et le 4 février 1932. Il accompagnait régulièrement le violoncelliste Maurice
Maréchal. Faure était secondé par Mme Moreau.
[1] "Bientôt après, la Société Philharmonique de Paris m'invita à conduire un concert de ma musique de chambre. Il eut lieu le 5 mars [1929], à la salle Pleyel. Au programme figuraient l'Histoire du soldat et l'Octuor ainsi que ma Sonate et ma Sérénade pour piano que je jouai moi-même. Je saisis cette occasion pour rendre hommage à l'admirable phalange des solistes parisiens qui, durant des années, ont si souvent contribué par leur talent et leur zèle remarquable à faire valoir mes œuvres au concert, soit au théâtre, soit aux fatigantes séances d'enregistrement. Je tiens tout particulièrement à nomme MM. Darrieu et Merckel (violons), Boussagol (contrebasse), Moyse (flûte), Gaudeau (clarinette), Dherin et Grandmaison (bassons), Vignal et Foveau (trompettes), Delbos et Tudesque (trombones), Morel (percussion). Igor Stravinsky, Chroniques de ma vie II, Editions Denoël et Steele, Paris, 1935, p.149-150
C - Organisation
L'orchestre, subventionné par le
mécénat privé de Ganna Walska, jouissait d'une grande liberté dans ses
programmes, dans le nombre de ses répétitions et dans son organisation générale.
Son fondateur n'avait pas seulement de grandes ambitions pour les programmes et
ses musiciens. Eric Straram précise
également son ambition de toucher un très large public : "Précurseur des
"Jeunesses Musicales", il y a 70 ans déjà, Walther Straram distribuait des
billets à prix réduits aux étudiants ainsi que des billets gratuits aux
aveugles, et insérait dans des saisons quatre concerts de culture musicale pour
la jeunesse." Par ailleurs, le désintéressement de Straram quant à sa propre
carrière entièrement dévouée à la musique faisait l'admiration de Ganna Walska
qui lui accordait toute sa confiance. D'une manière générale, Straram détestait
se mettre en avant et évitait les interviews. En revanche, il s'occupait de tout
avec une grande minutie apportant, par exemple, sa contribution à la mise en
scène ou aux décors quand il monte le festival Mozart de juin 1924. Les concerts
des saisons avaient lieu le jeudi à 21 heures alors que les autres associations
se produisaient le week-end. Cette initiative qui peut nous paraître aujourd'hui
assez secondaire était tout à fait nouvelle et osée car elle visait un public
qui ne travaillait pas 35 heures par semaine, même si une bonne part de ce
public appartenait à la classe aisée. La part faite à la musique contemporaine
n'était pas la moindre des audaces tout autant que celle attribuée à la musique
ancienne comme je l'ai montré sur la page
Compositeurs.