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| ...Passons des compositions musicales à certaines particularités de l'organisation de la vie musicale parisienne, et remarquons le fonctionnement tout à fait anormal des orchestres symphoniques. Ils sont nombreux à Paris, trop nombreux même, mais leur travail est conduit sans aucun plan d'ensemble. Ils sont tous des entreprises privées qui se concurrencent et s'empêchent de vivre. Certains orchestres sont créés grâce aux fonds donnés par quelques particuliers, d'autres constituent des sortes d'orchestres indépendants qui fonctionnent à leurs risques et périls et partagent les bénéfices entre les musiciens. Ces derniers doivent lutter contre les grands orchestres organisés par des particuliers et disposant d'importants moyens matériels. Parfois, un orchestre indépendant devient l'adversaire d'un orchestre de même catégorie. Le dimanche, par exemple, les salles ne sont jamais pleines. Une mauvaise salle perturbe le budget des orchestres et les empêche de faire un nombre suffisant de répétitions... sans parler du salaire "de misère" dont doivent se contenter la plupart des musiciens d'orchestre. Et, à Paris, ces musiciens sont le plus souvent de haute valeur et peuvent se débrouiller avec n'importe quelle partition moderne. Serge Prokofiev "Profil de la vie musicale parisienne (1931-1932)", Cité par SAMUEL Claude, Prokofiev, Solfèges, Ed. du Seuil, 1960 p. 167 |
B-
LES INSTRUMENTISTES
A une époque où les instrumentistes couraient le cachet dans les formations les
plus diverses (y compris la chanson, le music-hall voire le cirque), Straram
avait réussi à s'entourer de fidèles instrumentistes reconnus comme les meilleurs de la
capitale. Ils étaient recrutés au sein des formations symphoniques (Pasdeloup,
Lamoureux, Colonne...) et attirés par les hauts cachets proposés par
l'administration des Concerts Straram. "Le nombre des musiciens engagés pour ces
séances, précise le rédacteur de l'Encyclopédie Lavignac (voir
bibliographie) est, en principe, de
quatre-vingts à quatre-vingt-cinq et quelquefois davantage, suivant l'importance
des œuvres interprétées. Quelquefois aussi, il se restreint à vingt-cinq ou
quarante, lorsqu'il s'agit de compositions écrites pour orchestre réduit."
On remarquera la présence de Lily Laskine à la harpe, pratiquement la seule
femme de l'orchestre, comme c'est le cas à l'époque dans toutes les associations
parisiennes. Lily Laskine appréciait Straram "cet homme qui choisissait ses
musiciens avec le soin d'un amateur de fleurs rares". Pour sa part,
Roland-Manuel admirait le discernement de Straram : "Son oreille - la plus
intelligente et la plus fine du monde - lui faisait discerner par delà les
vertus propres d'un chanteur ou d'un instrumentiste, les secrètes affinités qui
le destinaient à s'appareiller avec tel ou tel autre. C'est cette oreille qui a
choisi, musicien par musicien, pupitre par pupitre, les éléments d'un orchestre
sans doute unique au monde. C'est cette oreille qui a obtenu, après de
minutieuses répétitions, ces exécutions inoubliables où la même perfection du
travail effaçait les traces de l'effort des concertistes et de leur chef."
Leurs noms figurent sur tous les programmes à partir du 3ème concert de la
saison 1926 (4 février). Bien sûr, les pupitres ont connu quelques mouvements
internes. Toutefois, les postes clés des principaux solistes ont peu changé.
Straram n'hésitait d'ailleurs pas à les mettre en valeur en les programmant
comme solistes dans les œuvres concertantes tant baroques (Bach surtout) que
contemporaines.
Violons I : de 14 16 violonistes. Marcel Darrieux a
toujours occupé le rang de 1er violon. C'était une figure de la scène musicale
parisienne ayant créé le 18 octobre 1923 le Premier Concerto pour violon
de Prokofiev à l'Opéra de Paris sous la direction de Serge Koussevitzky. On possède des disques de lui jouant un arrangement de la Rêverie
de Schumann ou encore la Sérénade pour flûte, violon et alto op. 25 de
Beethoven avec ses amis Marcel Moyse et Pierre Pasquier (alto) en 1931,
également membres de l'Orchestre Straram. Il était également titulaire chez
Colonne. On peut l'écouter dans Giration de Gabriel Pierné enregistré
le 1/12/1934 avec notamment Gustave Dhorin également au premier pupitre
de basson chez Straram. On peut l'entendre enfin dans le Concerto pour
clavecin de Falla (avec le compositeur au clavecin, les 2 et 7 juin 1930)
avec Marcel Moyse (flûte) , Georges Bonneau (hautbois), Emile
Godeau (clarinette), Auguste Cruque (violoncelle) tous jouant
également pour Straram. Straram a confié à Darrieux une place de soliste dans de
très nombreux concerts. Parmi les premier violons, on distingue aussi Henry
Merckel, créateur de la Rapsodie concertante dans de Golestan le 8
mars 1928, de Burlesque de Jean Rivier le 13 mars 1930 et du
Concerto pour violon de Robert Casadesus le 13 avril 1933. Parmi les
Violons I, on trouve également Jean Pasquier qui jouera avec son frère le
violoncelliste Etienne Pasquier le Double Concerto de Brahms le 11
février 1932. L'orchestre Straram comptait donc parmi ses pupitres les deux
frères Pasquier : Jean au violon, Pierre à l'alto. Le grand violoniste
Zino Francescatti s'est
glissé au 3ème pupitre des seconds violons sous le nom de "Francès" pour la
saison 1928 et au dernier pupitre des premiers violons pour la saison
1929. A cette période, il enseignait à l'Ecole Normale de Musique de Paris
mais avait entamé une carrière de soliste dès 1925. Dans une lettre de décembre
1925, il écrit à Straram : "Je suis navré de ne pouvoir faire les deux premiers
concerts. Je joue à Lyon le 16 et le 24 à Nancy"... Il est étrange que Straram
ne l'est pas programmé comme soliste...
Violons II : 14 à 12 violonistes avec comme chef de pupitre ?
Tavernier.
Altos : 12 à 10 altistes avec Maurice Vieux comme chef de
pupitre. Maurice Vieux (1884-1951) a beaucoup contribué à la reconnaissance de
son instrument. Il occupera la place d'alto à l'opéra de Paris 42 ans (1907 à
1949). Il sera également alto solo chez Pasdeloup, Colonne, à la Société des
Concerts du Conservatoire. Il enseignera son instrument au Conservatoire à
partir de 1918, formant une pléiade d'altistes. Il pratiquera également la
musique de chambre (Quatuor Firmin Touche, Parent). Il joue la Suite pour
alto et orchestre d' Ernest Bloch le 10 mai 1928, Harold en Italie
de Berlioz le 17 avril 1930 et créée le Concerto pour alto d'Hindemith de
Milhaud, le 30 avril 1931. Dans le pupitre, on relève
également la présence régulière de Pierre Pasquier, fondateur du trio
Pasquier avec ses frères Jean et Etienne. Il n'était pas seulement célèbre comme
altiste mais passait aussi pour un habile caricaturiste. Sacha Guitry disait de
lui : "Il y a le violon d'Ingres, il y a le crayon de Pasquier". Ses dessins ont
été édités en 2004 au Editions de Paris Max Chaleil sous le titre La Grande
parade de Pierre Pasquier. Pierre Pasquier est le père de Bruno (violon) et
Régis Pasquier (violon).
Violoncelles : 8 violoncellistes avec comme violoncelle solo Auguste Cruque déjà rencontré comme partenaire de Marcel Darrieux.
Violoncelliste brillant également que l'on peut entendre aujourd'hui non
seulement dans le Concerto pour clavecin de Falla cité plus haut mais aussi aux
côtés de la soprano Madeleine Grey et du flûtiste Marcel Moyse dans
les Chansons madécasses de Ravel enregistrées en 1926.
Dans le même pupitre Marcel Frécheville, soliste au concert du 24
mars 1927 et le 12 mars 1931 dans Don Quichotte de Strauss.
Contrebasses : 6 contrebassistes. Chef de pupitre : M.
Boussagol éminent professeur qui format entre autres de Maurice Leblan,
Jean-Marc Rollez et François Rabbath. Il participait les 6 et 7 mai 1932 à l'enregistrement
de la suite de L'Histoire du Soldat de Stravinsky
[1] sous la
direction du compositeur avec ses collègues de l'orchestre Straram : Marcel
Darrieux, violon ; Emile Godeau, Emile ; Gustave Dhérin,
basson ; Eugène Foveau, trompette; Raphaël Delbos, trombone;
Jean-Paul Morel, Jean-Paul, percussions.
Flûte : Le grand Marcel Moyse (1889-1984) assure ici
tous les solos ayant travaillé chez Pasdeloup, à la Sté des Concerts du
Conservatoire, à l'Opéra-comique (1913-1938) et ayant formé un nombre
incalculable de flûtistes en France comme à l'étranger. Il a joué très
régulièrement avec Straram de 1922 à 1933. L'éditeur Pearl lui a consacré un CD. On
peut l'écouter et le voir
ici dans l'entr'acte de Carmen ou
là dans
le Concerto pour flûte de Jacques Ibert. Il avait des rapports privés
d'amitié avec Straram. Après la mort de celui-ci, et à la dissolution de
l'orchestre, Moyse pense que "Monteux n'est pas le seul sauveur possible" et
avance le nom d'Eugène Bigot. Autres membres réguliers du
pupitre : Manouvrier, Boo, Bauduin
Hautbois : un pupitre qui voit passer Louis
Bleuzet
(1874-1941), soliste de l'Opéra de Paris et professeur au Conservatoire,
Georges Bonneau soliste dans le Concerto grosso de Haendel le
27 février 1930 ou la Pièce en si bémol de Henri Busser le 29 janvier
1931, Baudo, Bassot mais toujours avec le fidèle
Gobert au cor anglais.
Clarinette : Emile Godeau, fidèle au premier pupitre
avec Voisine et Pigassou à la clarinette
basse.
Basson : Gustave Dherin (1887-1964) professeur au
Conservatoire de 1934 à 1957, Fernand Oubradous (1903-1986) futur chef à
son tour des concerts Oubradous, Bourgain au contrebasson.
Cor : Edouard Vuillermoz, (1869-1939) célèbre
professeur au Conservatoire et père de Jean
Vuillermoz
(1906-1940) également compositeur dont il sera donné
en création le Triptyque (14 mai 1931) et de Louis Vuillermoz qui sera corniste à l'Opéra Comique ; Edouard a créé le
Poème pour cor de Koechlin le 24 mars 1927 (aucun lien de
parenté avec le musicographe Emile Vuillermoz). A ses côtés, Hodin,
Morin, Delgrange.
Trompette : Marc Vignal (à ne pas confondre avec l'éminent spécialiste de
Haydn !) premier pupitre de la Sté des Concerts du Conservatoire. Il jouait aux côtés de Voisin, Meriguet, Carrière,
Trombone : André Lafosse (1890-1975) professeur au
Conservatoire (1948-1960) célèbre pour sa méthode de trombone ; Il joua
Pulcinella sous la direction de Stravinski et fonda un Octuor à vent avec
son collègue de pupitre Raphael Delbos, Lauga
Tuba : Appaire,
Timbales : Larruel puis Jean-Paul Morel.
Batterie : Perret,
Arnoult, Tourte
Harpe : L'indispensable Lily Laskine (1893-1988). Le
grand nombre de sites qui lui sont consacrés suffit à montrer sa notoriété.
Pour tout savoir, consulter le site de l'Association
des Amis de Lily Laskine. A ses côtés Germaine Inghelbrecht,
la femme du chef d'orchestre.
Piano, Célesta : Maurice Faure donne en première audition
le Divertissement de Jacques Larmanjat le 7 avril 1927. Il tenait le piano à la
première audition de Petrouchka de Stravinsky aux Concerts du
Conservatoire sous la direction de Philippe Gaubert, le 26 octobre 1924. Il lui
arrivait de tenir l'orgue comme le 14 avril et 19 mai 1927, salle Gaveau pour le
Psaume XLVII de Schmitt ou encore dans la Symphonie n° 3 de Saint-Saëns
le 30 janvier 1930 et le 4 février 1932. Il accompagnait régulièrement le violoncelliste Maurice
Maréchal. Faure était secondé par Mme Moreau.
[1] "Bientôt après, la Société Philharmonique de Paris m'invita à conduire un concert de ma musique de chambre. Il eut lieu le 5 mars [1929], à la salle Pleyel. Au programme figuraient l'Histoire du soldat et l'Octuor ainsi que ma Sonate et ma Sérénade pour piano que je jouai moi-même. Je saisis cette occasion pour rendre hommage à l'admirable phalange des solistes parisiens qui, durant des années, ont si souvent contribué par leur talent et leur zèle remarquable à faire valoir mes œuvres au concert, soit au théâtre, soit aux fatigantes séances d'enregistrement. Je tiens tout particulièrement à nomme MM. Darrieu et Merckel (violons), Boussagol (contrebasse), Moyse (flûte), Gaudeau (clarinette), Dherin et Grandmaison (bassons), Vignal et Foveau (trompettes), Delbos et Tudesque (trombones), Morel (percussion). Igor Stravinsky, Chroniques de ma vie II, Editions Denoël et Steele, Paris, 1935, p.149-150
![]() L'altiste Maurice Vieux (1884-1951) |
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![]() Lily Laskine en 1916, harpe |
Louis Bleuzet, hautbois (1874-1941) |
Composition de l'orchestre |
C - Organisation
L'orchestre, subventionné par le
mécénat privé de Ganna Walska, jouissait d'une grande liberté dans ses
programmes, dans le nombre de ses répétitions et dans son organisation générale.
Son fondateur n'avait pas seulement de grandes ambitions pour les programmes et
ses musiciens. Eric Straram précise
également son ambition de toucher un très large public : "Précurseur des
"Jeunesses Musicales", il y a 70 ans déjà, Walther Straram distribuait des
billets à prix réduits aux étudiants ainsi que des billets gratuits aux
aveugles, et insérait dans des saisons quatre concerts de culture musicale pour
la jeunesse." Par ailleurs, le désintéressement de Straram quant à sa propre
carrière entièrement dévouée à la musique faisait l'admiration de Ganna Walska
qui lui accordait toute sa confiance. D'une manière générale, Straram détestait
se mettre en avant et évitait les interviews. En revanche, il s'occupait de tout
avec une grande minutie apportant, par exemple, sa contribution à la mise en
scène ou aux décors quand il monte le festival Mozart de juin 1924. Les concerts
des saisons avaient lieu le jeudi à 21 heures alors que les autres associations
se produisaient le week-end. Cette initiative qui peut nous paraître aujourd'hui
assez secondaire était tout à fait nouvelle et osée car elle visait un public
qui ne travaillait pas 35 heures par semaine, même si une bonne part de ce
public appartenait à la classe aisée. La part faite à la musique contemporaine
n'était pas la moindre des audaces tout autant que celle attribuée à la musique
ancienne comme je l'ai montré sur la page
Compositeurs.